Un dirigeant m'a posé la question en juin, après avoir lu trois articles contradictoires dans la même semaine. Est-ce que le métier de développeur est en train de se vider, oui ou non ? La réponse honnête demande de regarder deux grandeurs qui ne racontent pas la même histoire, et surtout de ne pas les confondre.
Les effectifs du développement logiciel baissent lentement, mais les embauches s'effondrent vite : les offres d'emploi de développeur ont reculé de 20 % en France en 2025, et les projets de recrutement de techniciens de développement de 49 % entre 2024 et 2026. C'est le flux qui s'est retourné, pas encore le stock, et c'est pour ça que le phénomène reste presque invisible depuis l'intérieur d'une entreprise.
Les trois mesures qui comptent, et ce qu'elles ne disent pas
Trois sources suffisent, et je m'y tiens parce qu'au-delà on entre dans l'extrapolation. L'APEC, dans son étude sur les métiers cadres porteurs parue en février 2026, a mesuré un recul de 20 % des offres d'emploi de développeur en France sur 2025. Pris seul, le chiffre ne dit rien : 2025 a été une mauvaise année pour l'emploi cadre en général. Ce qui le rend parlant, c'est que le marché cadre tous métiers confondus recule de 15,5 % sur la même période, donc le développement baisse plus vite que le reste, et c'est cet écart qui porte l'information. France Travail, qui interroge chaque année les employeurs sur leurs intentions d'embauche dans son enquête Besoins en main-d'œuvre, enregistre une chute de 49 % des projets de recrutement de techniciens de développement entre 2024 et 2026, et de 31 % chez les ingénieurs et cadres de l'informatique. L'INSEE, enfin, suit l'emploi salarié des activités informatiques depuis 1989 (série 001577279) : aucun retournement durable jusqu'ici, la bulle internet n'ayant duré que cinq trimestres, et c'est le premier qui s'installe au lieu de se refermer.
La série de l'INSEE mesure un secteur d'activité, pas un métier. Elle compte tous les salariés des entreprises d'informatique, développeurs ou non, et ne compte pas les développeurs employés par une banque ou par un industriel. Elle dit où va le secteur, pas où va le métier. Second point : tout ce que j'écris au-delà de 2026 dans cet article est une hypothèse de ma part, pas une donnée. Je le signale chaque fois que c'est le cas.
Le stock bouge lentement, le flux s'est déjà retourné
La confusion qui fait tourner en rond les discussions sur ce sujet tient en un mot : on mélange deux grandeurs. Les effectifs sont un stock, c'est le nombre de personnes qui exercent le métier à un instant donné. Les embauches sont un flux, c'est ce qui entre et ce qui sort. Un stock de plusieurs centaines de milliers de personnes ne bouge pas vite : même avec zéro recrutement, il faudrait des années de départs et de reconversions pour qu'il fonde de façon visible. Le flux, lui, réagit dans le trimestre. Un directeur qui renonce à ouvrir un poste le décide en une réunion, et c'est mesurable le mois suivant.
C'est pour ça qu'un CTO peut regarder son équipe, la trouver stable, et conclure de bonne foi qu'il ne se passe rien : son équipe est du stock. Ce qui a changé, c'est ce qu'il ferait s'il devait recruter aujourd'hui, et il ne le sait pas encore, faute d'avoir eu à le faire. Le décalage a une conséquence qu'il faut nommer : quand un flux d'entrée se referme, ce ne sont pas les personnes en poste qui l'encaissent, ce sont celles qui cherchent à y accéder. Les deux chiffres de France Travail vont dans ce sens, 49 % de baisse pour les techniciens contre 31 % pour les ingénieurs et cadres : la partie la plus exécutante du métier se contracte le plus vite, et c'est par là qu'on y entre.
Ce n'est pas la première fois qu'on automatise ce métier
L'automatisation de ce métier n'est pas un événement, c'est une habitude. Elle revient à chaque génération, et chaque fois une partie de ce qu'on appelait « programmer » passe de l'humain à la machine. En 1957, le compilateur FORTRAN a supprimé le travail d'écriture en langage machine. En 1983, Turbo Pascal a rendu la compilation instantanée sur un ordinateur personnel. En 2010, npm a dispensé des millions de développeurs d'écrire ce qu'un autre avait déjà écrit. En 2022, Copilot a commencé à produire les lignes elles-mêmes. À chaque étape, le métier a perdu une couche de production et gagné une couche d'abstraction. Et l'accueil a toujours été le même : John Backus, qui a conçu FORTRAN, revenait en 1978 sur la résistance affrontée vingt-quatre ans plus tôt.
L'expérience avait convaincu les programmeurs qu'une programmation efficace était quelque chose qui ne pouvait pas être automatisé.
Cette phrase est utile dans les deux sens, et c'est rare. Elle désamorce la panique : le métier a déjà survécu à plusieurs automatisations de son cœur, et il en est sorti plus large chaque fois. Elle avertit tout autant : la conviction qu'une partie du travail est trop subtile pour être automatisée est exactement ce que ressentaient les programmeurs de 1954, et ils se trompaient. Ce qui pourrait être différent cette fois, et je le donne comme une hypothèse de ma part et non comme un fait, c'est que les automatisations précédentes remplaçaient une technique, alors que celle-ci s'attaque au geste d'écrire la solution. Les chiffres de 2026 ne permettent pas de trancher ce point.
Dans les équipes que j'ai vues bouger, personne n'a été licencié
Il faut dire une chose très clairement, parce que ce genre d'article produit facilement de l'angoisse là où il devrait produire de la lucidité. Ce qui se contracte, c'est un métier, pas des personnes. Dans toutes les organisations que j'ai vues bouger ces deux dernières années, personne n'a été licencié : l'équipe s'est reconfigurée. Les mêmes personnes ont changé de geste : un développeur qui passait ses journées à produire du code en consacre maintenant une bonne part à cadrer, à relire et à décider ce qui ne sera pas fait. Le poste existe toujours, le nom sur la porte n'a pas changé, le contenu de la journée oui.
Ce n'est pas une version optimiste de la même histoire, c'est une histoire différente, et la différence compte. Une réduction d'effectifs se décide, s'annonce, se négocie et se voit. Une reconfiguration se fait sans annonce : on ne remplace pas un départ, on redistribue, on renonce à un poste qu'on aurait ouvert avant. C'est beaucoup moins violent pour les personnes en place, et beaucoup plus dur pour le marché, parce que l'ajustement se reporte entièrement sur les entrants. J'ai décrit ailleurs à quoi ressemblent les nouveaux rôles dans une équipe augmentée, et le profil de PO technique qui en est la forme la plus aboutie.
Ce qui se raréfie, ce qui prend de la valeur
Si vous dirigez une équipe, la question utile n'est pas combien de développeurs il vous faudra dans trois ans, mais quelle compétence vous achetez quand vous recrutez. Ce qui perd de la valeur, c'est la production de code : transformer une demande déjà claire en lignes qui fonctionnent n'est pas devenu inutile, c'est devenu abondant, et ce qui est abondant ne se paie plus pareil. Ce qui en prend, c'est ce qui l'entoure. Le cadrage, parce qu'une machine exécute très vite une mauvaise demande. L'architecture, parce que les décisions structurantes coûtent toujours aussi cher à défaire. La relecture, parce que du code produit en quantité doit être jugé par quelqu'un qui en répond. Et le jugement, le seul des quatre qui ne se délègue pas. C'est par là que je commence quand j'accompagne une équipe sur l'IA agentique, et le guide part de la même répartition.
Pour un développeur qui lit ceci, c'est la même lecture vue de l'autre côté. La trajectoire qui se ferme n'est pas le métier : c'est un seul de ses usages, celui où votre valeur tenait d'abord à votre vitesse de production. Les trois autres sont ouverts, et moins encombrés qu'on ne le croit, parce qu'ils demandent précisément ce qu'une formation initiale n'enseigne pas et ce qu'un agent n'a pas. Comprendre un domaine métier, arbitrer entre deux solutions acceptables, repérer qu'une réponse plausible est fausse : ça ne s'acquiert qu'en travaillant, et c'est devenu la partie rare.
Le chiffre que personne n'a
Il manque un chiffre à cet article, et c'est le plus demandé : combien de développeurs en moins dans cinq ans. Personne ne l'a, moi non plus, et quiconque vous le donne fabrique une projection sur deux années de données, dans un métier qui a connu quatre ruptures de ce genre en soixante-dix ans. Ce que les mesures de 2025 et 2026 permettent d'affirmer est plus modeste, et c'est déjà beaucoup : le flux d'entrée s'est refermé plus vite que dans le reste du marché cadre, et pour la première fois depuis 1989, le secteur ne se rattrape pas. Ce que ça deviendra dépend de décisions qui n'ont pas encore été prises, dont les vôtres.
Et maintenant ?
Où en êtes-vous ?
Choisissez la situation qui vous ressemble. Pour chacune : ce que je vous conseille de lire, et ce que je peux faire avec vous.
Je veux mettre mes équipes à l'IA agentique
Par où commencer, dans quel ordre, et avec quels garde-fous.
Personne en interne ne sait arbitrer la technique
Les choix se prennent sans vous, et vous en découvrez les effets après coup.
Mon équipe grandit et l'organisation ne suit plus
Ce qui marchait à cinq ne marche plus à quinze.
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